29 mars 2006
Partage de gâteau (seconde partie non prévue)
En repensant ce matin à la chronique d’hier soir sur le partage de gâteau, j’ai eu quelques idées complémentaires qui me font la compléter avec une suite non prévue au départ. Hier, j’avais conclu que quelle que soit la méthode utilisée, nous avions d’un côté 90 mécontents et 10 «contents mais sans plus». Je rajoute un 5ème cas de figure correspondant à une nouvelle façon de partager : j’avertis mes 100 visiteurs du lendemain que les 10 premiers arrivés auront droit à une part de ma magnifique pâtisserie.
Examinons plus en détail les comportements probables des 90 recalés et des 10 élus dans chacun de ces cas :
- Béni-oui-oui :
Les 10 élus : trouvent cela juste normal, car leur refuser aurait été très mal perçu (il reste du gâteau et je n’ai droit à rien ?).
Les 90 recalés : trouvent injuste le fait qu’il ne reste rien, mais comme il ne reste absolument rien lorsqu’ils arrivent, cela est un peu moins pénible que s’il restait une part qu’on leur refuserait.
- Clientélisme :
Les 10 élus : trouvent cela normal sans plus, car étant dans un système de renvoi d’ascenseur, c’est ce qu’ils attendent des autres et ce n’est pas spécialement une faveur à leur égard.
Les 90 recalés : vitupèrent contre toutes ces magouilles et le pistonnage en général, bien qu’ils auraient été les premiers à faire de même.
- Hasard (tirage au sort) :
Les 10 élus : sont très satisfaits de leur sort car rien ne les prédisposait à gagner et ils n’ont rien fait de spécial, c’est une véritable bonne surprise.
Les 90 recalés : un peu déçus, mais finalement pas tant que ça, c’est le hasard qui a joué, ils auraient pu gagner après tout : ils auront la chance la prochaine fois.
- Evaluation sur critères se voulant objectifs :
Les 10 élus : sont satisfaits, même s’ils étaient convaincus de l’emporter vu leur talent. Ah quand même, on a fini par reconnaître ma valeur !
Les 90 recalés : à part quelques uns dotés d’une lucidité et d’une honnêteté hors normes, ils ne comprennent pas ce choix, étant convaincus d’être parmi les meilleurs. Ils nourrissent un profond ressentiment.
- Défi (petit concours accessible à tous) :
Les 10 élus : sont satisfaits, ils avaient envie de ce gâteau, ils ont fait un effort en mettant le réveil plus tôt ce matin, et ils ont remporté ce qu’ils voulaient.
Les 90 recalés : ceux qui se sont levés tôt mais pas assez pour gagner sont un peu énervés (mais surtout contre eux-mêmes), les autres avaient décidé de ne pas s’investir donc cela leur importe peu car c’était leur décision qu’ils assument.
Voilà, on a fait le tour des différentes réactions de ces 5 cas de figure (théoriques bien entendu !).
Ce qui m’a surpris en déroulant ça ce matin, c’est de mettre en parallèle :
- Le critère de sélection
- Le degré de satisfaction des 10 élus
- Le degré d’insatisfaction des 90 recalés
On pourrait naïvement penser que plus le critère de sélection est basé sur des faits objectifs, plus le degré de satisfaction des 10 élus soit important, et plus le degré d’insatisfaction des 90 recalés soit faible. En effet, on juge alors la véritable valeur, le véritable mérite de la récompense, et les élus devraient être dans ce cas de figure plus satisfaits que dans les autres cas de voir qu’on les reconnaît enfin, tandis que les 90 recalés, en les supposant dotés d’un recul et d’une sagesse de Jedi, devraient être satisfaits de constater que la vraie valeur a été reconnue, même si ce n’est pas la leur. Ah qu’il est bon de rêver quelques instants dans la journée…
Retour sur terre : comme vous avez pu le constater, ce n’est pourtant pas ce qui se passe généralement dans la réalité. Dans les 5 cas de figures précédents (et avec les hypothèses subjectives que j’ai prises), le degré de satisfaction des élus et d’insatisfaction des recalés ne suit pas cette règle. On a plutôt un classement du type :
Pour les élus (en ordre décroissant de satisfaction) :
- Evaluation objective
- Défi
- Hasard
- Clientélisme
- Béni-oui-oui
Pour les recalés (en ordre décroissant de satisfaction) :
- Hasard
- Défi
- Béni-oui-oui
- Clientélisme
- Evaluation objective
Essayons maintenant de mesurer le degré de satisfaction de notre partage en additionnant les 2 classements précédents. On a, dans l’ordre décroissant de satisfaction :
- Défi et Hasard : 4
- Evaluation objective : 6
- Béni-oui-oui et Clientélisme : 8
C’est assez surprenant à première vue mais pas tant que ça quand on y réfléchit un peu :
- Première surprise, l’évaluation objective, qui semble le meilleur instrument de choix et dont le principe d’équité est normalement partagé par tout le monde AVANT le choix, ne génère pas d’assentiment a posteriori et a un taux de satisfaction assez médiocre.
- Second constat : le béni-oui-oui et le clientélisme, répandus universellement dans nos entreprises et dans organes politiques et syndicaux, sont pourtant ceux qui génèrent le plus grand taux s’insatisfaction dans la population, ce qui pour le coup n’est pas étonnant au vu de l’arbitraire de ces critères. Serait-ce une des causes de ce mal-être français récurrent enraciné dans nos villes et nos campagnes ? Serait-ce la source de toutes ces frustrations qui remontent à la moindre tentative de réforme ?
- Enfin, les 2 méthodes procurant le plus de satisfaction des élus et le moins d’insatisfaction des recalés sont le défi et le hasard. Surprenant vous ne trouvez pas ? Ainsi les 2 méthodes de partage les mieux perçues seraient celles qui ne prennent en compte ni le mérite (= le travail, la compétence), ni la personne (pas de clientélisme). En somme, on a plus de respect et moins de frustration à voir quelqu’un gagner au loto que quelqu’un qui l’a mérité par son travail ou sa compétence. «Mais bon sang mais c’est bien sûr !», voilà d’où provient la distance qu’ont les français avec tous ceux qui réussissent par leur mérite et leur travail, et qui en tirent éventuellement fortune ! Alors que les personnes gagnant de grosses sommes d’argent par pur hasard (le loto), ou par participation à un jeu TV (le défi) sont excommuniées de toute faute et peuvent jouir de leur richesse sur leurs 2 oreilles. Avec même la fierté de la population à leur égard, et aucune frustration ressassée par cette dernière à leur encontre pour n’avoir pas eu «la chance».
Je m’arrête ici bien qu’il y ait encore des tas de choses à dire, mais ce n’est qu’une chronique.
A vous de jouer !
28 mars 2006
Partage de gâteau (première partie)
Voici un problème simple : celui du partage de gâteau. La vie politique y est confrontée tous les jours et cet énoncé apparemment simple est source de frustrations tenaces dans la population.
Imaginez la scène suivante : vous avez un beau gâteau disons pour 10 personnes. La journée commence et des visiteurs sonnent à votre porte. Devant cette magnifique pâtisserie, tous ouvrent des yeux comme ceux du célèbre loup de Tex Avery et en réclament une des parts. Plusieurs cas de figures sont alors possibles, suivant votre comportement :
- Vous ne savez pas dire non et vous offrez une part aux 10 premiers visiteurs du matin, qui s’en retournent satisfaits. Pour les suivants vous montrez le plat vide avec un air condescendant en soupirant qu’avec le peu qu’on vous a donné, vous n’avez pas pu faire mieux (ah ce manque de moyens… !).
- Vous distribuez les 10 parts de façon à les rentabiliser pour le futur (et surtout pour vous-même !) : vos meilleurs amis, votre famille, vos relations qui pourraient un jour vous renvoyer l’ascenseur, etc… Pour les autres, vous recouvrez le plat d’un voile anti mouches afin de ne pas trop montrer ce qui reste, et vous prenez au choix, soit le même air condescendant et le même soupir qu’auparavant, soit un air détaché en parlant d’autre chose.
- Vous confectionnez une urne avec 90 boules noires et 10 boules blanches, et à chaque visiteur, vous lui faites tirer une boule. Si elle est blanche, vous lui offrez une part de gâteau, si elle est noire, vous compatissez à sa malchance.
- Avant que le premier coup de sonnette ne retentisse, vous passez dans votre tête la centaine de personnes qui sont susceptibles de sonner à votre porte aujourd’hui, et vous décidez d’affecter les 10 parts aux 10 qui en ont le plus besoin. Une fois cette liste des 10 constituée, vous vous y tenez quels que soient les apitoiements de vos visiteurs.
Ces 4 façons de partager sont d’apparence très différente. La première est celle du «celui qui a parlé le dernier a toujours raison». La seconde s’apparente au «clientélisme» bien connu. La troisième est un simple tirage au sort et donc le résultat du hasard. Enfin, la quatrième est celle qui semble le plus s’approcher du bon sens et de l’équité. Etant très différentes, on pourrait espérer que leurs effets induits le sont également, et ils le sont heureusement en général.
Et pourtant, vu de l’extérieur, elles sont assez semblables, ce qui est paradoxal. En effet, toutes les 4 vous donneront 90 mécontents prêts à défiler dans la rue. Mais ce n’est pas tout, dans les 4 cas, les 10 personnes qui ont été servies trouveront juste normal de l’avoir été, et elles ne vous en voueront probablement pas une reconnaissance éternelle (et même aucune dans le cas du tirage au sort), sauf si le même partage est susceptible de se reproduire, auquel cas elles vous soigneront un peu pour le futur. Et encore, seulement si la menace de perdre cet avantage pointe vraiment le bout de son nez.
Ce qui est étonnant c’est que la dernière solution, a priori la plus efficace et la plus juste, ne vous empêchera pas d’avoir ces 90 mécontents dans la rue, pas un seul de moins que le «béni oui oui», le clientélisme, ou le tirage au sort.
A suivre la prochaine fois un problème de partage encore plus délicat bien que pratiqué tous les jours à la fois par les politiques et plus généralement par toute personne amenée à faire des arbitrages budgétaires.
22 mars 2006
C’est dieu qui l’a voulu
Changement de terrain aujourd’hui pour une incursion sur le territoire souvent miné des croyances. J’emploie le terme « croyances », certains parlent de religions ou de sectes, mais je préfère parler de croyances car on y croit ou on n’y croit pas, mais rien ne peut faire basculer d’un côté ou de l’autre, sinon le simple fait de décider de basculer.
Peut être avez-vous déjà entendu l’expression « C’est dieu qui l’a voulu » à propos d’une mauvaise nouvelle, d’un cataclysme, d’un fait divers. Elle peut être entendue dans la bouche de parents déboussolés par le comportement de leur adolescent versant dans la délinquance et la violence. Cette phrase anodine me semble plus grave qu’il n’y paraît et elle rejoint un thème qui m’est cher : celui de la déresponsabilisation. Tout ce qui peut arriver de mal sur terre, en partie voire en totalité par notre faute, peut être simplement effacé par le coup de baguette magique : «c’est dieu qui l’a voulu». Entre nous soit dit, s’il a vraiment « voulu » ceci, c’est que ce n’est pas un dieu épatant, et il y en a peut être un meilleur à essayer !
Parfois, c’est la situation inverse : le dieu est jugé responsable des bonnes nouvelles, et l’état ou les autorités locales responsables de toutes les mauvaises. J’ai vu il y a quelques mois un fait divers qui se passait outre atlantique. Des personnes avaient été prises au piège dans une mine. Soudain, il a été annoncé par les autorités que toutes avaient été secourues et étaient saines et sauves. Une femme parente de victimes fut interviewée et laissa échapper sa joie en remerciant son dieu à tout rompre, le jugeant unique responsable de cette bonne nouvelle. Malheureusement, il s’est avéré quelques heures plus tard que ce n’était pas vrai et que les personnes n’avaient pas survécu. La même femme interviewée s’en prit alors aux autorités en les jugeant responsables de cette catastrophe. Et pourquoi pas son dieu cette fois ci ? Etait-ce un dieu aux 35h ayant achevé sa semaine ? Quoi qu’il en soit, c’est à vous décourager de jouer les secouristes de mineurs ensevelis !
Nous voilà en pleine déresponsabilisation : on n’est pas responsable de ses actes puisque « c’est dieu qui l’a voulu ».
Qui arrivera enfin à expliquer à nos contemporains que ce qui leur arrive est dû à 80% à ce qu’ils décident par leurs propres actes tous les matins, et que l’état et/ou leur dieu ne se partagent que des miettes ? Alors au lieu de manifester et de vous entretuer pour les 20% minoritaires, soignez et développez les 80% qui vous gouvernent, c'est-à-dire vous-mêmes. Soyez fiers de vos succès et apprenez de vos échecs, mais surtout, surtout, n’en imputez aucun, qu’il soit succès ou qu’il soit échec, ni à l’état, ni à votre éventuel dieu. Et enfin, last but not least, vivez en harmonie avec vos contemporains et votre planète !
20 mars 2006
Gauche / Droite
La France est malade de son clivage « Gauche / Droite ».
Si vous êtes de gauche, vous êtes sensé veiller aux régressions sociales éventuelles (par régression sociale, vous savez que j’entends « se crisper sur le cliquet », voir posts précédents), ne voir que les mauvais effets de la moindre tentative de changement, vilipender tous ceux qui ont pris des risques et qui surtout ont réussi (ces favorisés, ces nantis, qu’on leur fasse payer cette réussite qui est forcément louche), et surtout être par principe opposé aux décisions de vos confrères dits de droite. Si vous êtes de gauche et dans l’opposition, c’est du gâteau, il vous suffit de crier au scandale sur tout ce qui réussit et génère des emplois, de demander la redistribution immédiate de tous les bénéfices (mais pas des pertes les mauvaises années comme on l’a déjà vu) : ah ces sociétés du CAC40 qui ont augmenté leurs bénéfices de 50% sur le dos de malheureux travailleurs stressés aux 35h ! Petite parenthèse : les entreprises du CAC40 génèrent environ les ¾ de leur chiffre d’affaire hors de France, c’est peut être pour cela que leurs bénéfices augmentent plus que la moyenne, mais ça on ne le dit pas ! Fin de la parenthèse.
Si vous êtes de droite, vous êtes sensé tout faire pour développer les initiatives, être aux petits soins des diverses corporations influentes (l’influence étant mesurée à la faculté de nuisance dans la rue et dans les urnes), faciliter le dynamisme de l’économie et des entreprises (le collectif) même si parfois cela implique quelques concessions (les individus), et surtout être par principe opposé aux décisions de vos confrères dits de gauche. Si vous êtes de droite et dans l’opposition, vous vous scandalisez de l’embauche de milliers de fonctionnaires supplémentaires alors que leurs effectifs sont déjà, à service comparable, très largement surdimensionnés par rapport à ceux de pays voisins, vous fustigez tous ces profiteurs de notre système de solidarité débarquant de la planète entière et demandez à diminuer la part de solidarité sociale pour une part de gestion privée. Enfin, il ne faut pas oublier d’entretenir une psychose sécuritaire afin de ne pas se faire manger l’herbe sous le pied par des gens encore plus à droite, comme c’est arrivé ces dernières années.
De qui se moque t-on ? N’y a t-il pas un homme politique capable de prendre la parole et dire une bonne fois pour toutes : « Bon, ces histoires gauche/droite c’est terminé. On n’est plus au 19ème siècle mais dans le 3ème millénaire. Lorsqu’on est aux commandes du navire, ce qui importe n’est pas la couleur de la chemise de l’équipage, mais la définition de l’objectif et la qualité des hommes et des femmes qui le composent. Quand une difficulté apparaît, lorsqu’un changement se produit, il faut à chaque fois savoir se remettre en question et faire les choix qui semblent être les meilleurs, sans parti pris et arrière pensée électoraliste (voir exemple du CPE complètement «récupéré»). Et parfois ces choix sont difficiles. Parfois même, il n’y a que des plus ou moins mauvais choix. La bonne décision est alors le moins mauvais de ces choix, et il faut savoir l’accepter car aucune décision n’est parfaite pour tous, même si aucune autre décision n’est meilleure. Il faut se remettre en question chaque jour, savoir s’adapter aux évolutions pour mieux en maîtriser les conséquences qui de toute façon arriveront. Alors mieux vaut maîtriser que retarder, subir, et couler. Pour cela, nous ne devons avoir aucun a priori, n’être prisonnier d’aucun carcan. Etre d’une adaptabilité extrême, comme celle qui nous a permis jusqu’ici de faire évoluer notre espèce vers l’être humain que nous sommes. Les choses vont maintenant plus vite. D’où la nécessité de s’adapter une fois de plus. Cela demande du courage. Beaucoup de courage.»
16 mars 2006
Tabou N°1 : l'ISF
Je voudrais aborder un thème actuel en ces temps de montagnes russes sur la mise en place du CPE. Il s’agit des fausses bonnes mesures et des effets induits (sujet déjà effleuré dans un post précédent). Je prendrai 4 exemples, que je développerai dans 4 chroniques. Et puisqu’il faut bien commencer, mon premier exemple sera aujourd’hui l’ISF.
Abordez le sujet de la suppression de l’ISF et vous êtes sûr de soulever des cris horrifiés de la part de beaucoup de gens dits bien pensant. Raisonnement classique : les riches ont plein d’argent (rien que ça, c’est déjà louche, ils ont dû exploiter des travailleurs, voire les réduire en esclavage), donc puisqu’ils ont plus d’argent que nous, ils n’ont qu’à nous en donner. A priori, cela pourrait sembler cohérent, prendre aux riches pour donner aux pauvres a toujours fait recette (cf. Robin des bois). Sauf que les riches de l’époque de Robin des bois exploitaient les pauvres de l’époque, ce qui n’est plus tout à fait le cas, c’est même parfois l’inverse, avec des entrepreneurs motivés et générateurs d’emplois d’un côté, et des salariés pas trop stressés, voire malheureusement parfois des flemmards assistés de l’autre. Rappelons qu’un contribuable est redevable de l’ISF si son foyer fiscal comporte un patrimoine supérieur à 750000€. Cela peut paraître beaucoup, mais avec la hausse récente de l’immobilier, un appartement de 100m2 vaut facilement 400000€ voire plus, et un couple qui travaille ayant passé la quarantaine se retrouve facilement taxé, au moment même où ses enfants entament la période de leurs études. D’autant plus que la barrière des 750000€ concerne le patrimoine du foyer fiscal, donc la somme du patrimoine de Monsieur et du patrimoine de Madame. Première remarque donc : les taxés sont surtout des foyers, certes plutôt aisés, mais à 10000 lieues de « la fortune » que suggérait le « F » de ISF.
On sait que cet impôt ne rapporte pas grand-chose par rapport à ce qu’il coûte en recouvrement, et que s’il est maintenu, c’est surtout parce qu’il est un symbole tabou inexpugnable. Il n’existe d’ailleurs à peu près nulle part ailleurs.
Voyons maintenant ses effets induits. Qui cet impôt va faire fuir ? D’abord les personnes les plus exposées, ce sont celles qui ont réussi dans leur vie professionnelle ou leur création d’entreprise, entraînant des créations d’emplois multiples, et qui sont donc les moteurs de notre croissance et de notre solidarité sociale. Ensuite des personnes qui n’ont rien fait de spécial mais qui sont simplement riches (fortune familiale, héritage, loto…). Se séparer de la première catégorie est bien dommage car c’est la couche de la société qui crée de la valeur, du dynamisme et des emplois dans notre pays. Se séparer de la seconde est moins grave mais embêtant quand même car un riche consomme là où il habite, et c’est dommage de ne pas pouvoir en profiter localement.
On a donc fait une mesure qui n’a quasiment aucun avantage, beaucoup d’inconvénients, mais c’est un tabou de parler de sa suppression. Effectivement, si l’on ne regarde pas plus loin que le bout de son nez, cela semble un scandale de vouloir supprimer cet impôt. Et pourtant les faits induits par une simple analyse des impacts démontrent largement l’inverse.
Alors que fait-on ? On raisonne ou on moutonne ?
13 mars 2006
C’est à cause de l’informatique !
L’arrivée d’un nouvel outil, qu’il soit de type informatique (logiciel) ou technique entraîne dans un premier temps une augmentation de la productivité et de la créativité, car les personnes ont toujours été habituées à travailler sans en avoir son usage. Elles connaissent donc très bien le domaine, le contexte, les tenants et aboutissants, les méthodes, et sont autonomes sur le sujet. Lorsqu’elles disposent soudainement d’un outil plus efficace, leur productivité augmente (après un court temps d’adaptation) car elles peuvent profiter à plein de leur expérience pour en tirer le maximum, tout en conservant en tête les enjeux importants et la compréhension globale du domaine et du résultat à obtenir. De plus, l’absence de l’outil n’a que peu d’impact car elles savent toujours arriver au résultat de façon autonome.
Puis petit à petit, des personnes nouvelles, généralement plus jeunes, qui n’ont jamais travaillé sans cet outil, arrivent sur le sujet. Elles ont besoin de moins de connaissance, de moins de compréhension des problématiques, car l’outil plus performant leur fait une partie du travail et leur masque une partie de la logique du processus.
Au final, après quelques années, la productivité globale personne+outil retombe au niveau d’avant le progrès technique, voire même parfois plus bas, car c’est l’outil qui prend le dessus et guide la personne et non plus l’inverse. Des situations complètement aberrantes peuvent alors surgir. De plus, un risque de dépendance important apparaît car l’outil devient seulement une boîte noire, un presse-bouton. Son absence accidentelle (panne, sinistre,…) peut être alors dramatique, car la personne peut avoir perdu suffisamment de connaissance pour ne plus savoir seule parvenir au résultat.
Un autre effet pervers à ne pas négliger est la déresponsabilisation. Le moindre problème est imputé à l’outil, même si la plupart du temps, il est imputable à sa mauvaise utilisation, voire à l’incompétence pure et simple de la personne : qui n’a jamais entendu la sempiternelle phrase « C’est à cause de l’informatique ! ».
L’outil devient alors le bouc émissaire muet destiné à masquer l’incompétence d’une personne ne maîtrisant plus le domaine dans lequel elle évolue.
11 mars 2006
Le mammouth
Réformer la France est la chose la plus difficile qui existe. Les 12 travaux d’Hercule n’étaient rien à côté de la tâche qui consiste à mettre en œuvre des solutions dans ce pays. Car la donne a changé. Les états se ressemblent de plus en plus et sont confrontés à des problématiques proches. Depuis quelques années maintenant, des solutions ont été trouvées et nos gouvernants les connaissent. Elles ont d’ailleurs été appliquées à l’étranger avec des résultats positifs.
Et pourtant dans notre beau pays, rien n’a changé. Le malade est allongé dans son lit, l’ordonnance salvatrice trône sur la table de nuit, mais à la simple vue d’une boite de médicament, le malade soudain se tend, se crispe, pousse des cris, si bien que le médecin affolé reprend celle-ci et la met hors de sa vue dans sa sacoche. Et le manège recommence périodiquement, sans traitement, et sans guérison. Nous sommes dans une situation absurde dans laquelle des personnes demandent à leurs gouvernants de prendre des mesures contre un mal dont ceux-ci pensent avoir un remède mais elles refusent obstinément de le prendre tout en exigeant la guérison. D’un côté des individus affolés et ruant dans les brancards, de l’autre des gouvernants manquant parfois de courage et ne voulant pas s’exposer. Ce genre de situation ne peut que mal se terminer. Il y a un moment où lorsque l’on pense sincèrement détenir une solution qui fait faire un pas dans le bon sens, il faut retrousser les manches, aller vers le malade, lui donner son traitement, mais cela nécessite de prendre quelques coups au passage.
Malgré tout, j’ai le sentiment que les choses commencent enfin à changer après 20 années de quasi immobilisme. Que l’époque où le seul fait de dresser les constats (sans même agir) envoyait toute une frange de la population dans la rue (cf. C. Allegre et son dégraissage de mammouth) s’éloigne. Que petit à petit, les esprits changent. Lentement certes, mais on constate depuis peu une certaine adéquation entre des gouvernants qui ont enfin le courage d’agir et une population plus mature, car plus au fait des évolutions mondiales pour les comprendre et les accompagner plutôt que les subir. Ceci n’empêche pas les sursauts de quelques bastions toujours à prendre avec sérieux, mais l’art de l’esquive remplace peu à peu l’art de la fuite chez nos gouvernants.
08 mars 2006
CPE : l’art de la réforme
Ce pauvre CPE se trouve bien mal engagé. Les jeunes ont cristallisé à son sujet leur angoisse devant le monde du travail. Le PS trouve là un point d’ancrage et un catalyseur quasi rédempteur dont aucun militant n’osait plus rêver depuis belle lurette. Les syndicats y trouvent du grain à moudre et l’occasion de tenter une remobilisation. Même les DRH des grandes entreprises sont mitigés, n’ayant été consultés qu’après la bataille. Mais le premier ministre garde son cap (pour l’instant).
Ce qui est navrant dans cette histoire, c’est le côté passionnel du débat. En fait, comme à l’accoutumée, il n’y a pas de débat de fond. Chacun joue selon ses intérêts, en ne mettant en valeur que les points négatifs. Bien sûr il y aura un risque d’abus. Plus qu’aujourd’hui ? Quelle réforme n’engendre pas son quota d’abus ? Notre système de protection sociale en est un exemple journalier. Mais certains chefs d’entreprise seront en mesure d’engager des jeunes pour des projets dont ils ne savent pas encore s’ils aboutiront, sans avoir à gérer le cas échéant, en plus de l’échec du projet, la mise en difficulté globale de leur entreprise par des difficultés à réduire leur voilure dans la tempête.
La mise en œuvre de cette mesure a été mal préparée. On ne se lance pas dans ce type de réforme sans être soutenu par un minimum d’appuis, ce qui n’a pas été le cas, hors le champ purement politique. La consultation des organisations syndicales et patronales s’imposait. Avant de se lancer dans la bataille, l’appui des entreprises aurait dû être un préalable. Pour avoir l’appui, il faut consulter. Et puis ce contrat ne s’adressant qu’à eux, les jeunes se sont sentis discriminés (oui mais comment cibler le chômage des jeunes sans une mesure qui les concerne directement ?).
Quand on a déjà essayé tant de remèdes, il ne faut pas enterrer trop vite les nouvelles idées, se donner les moyens de persévérer dans de nouvelles tentatives, et une fois qu’elles sont mises en œuvre, faire des points réguliers pour vérifier qu’elles apportent tout ce qui était prévu au départ. Quitte à procéder à des amendements ou à les abandonner, mais en connaissance de cause, et pour cela il faut pouvoir essayer.
C’est cela aussi l’adaptabilité ! Comme diraient certains : « Chacun doit avoir sa chance ». Alors pourquoi cette réforme n’aurait-elle pas droit elle aussi à sa chance ?
06 mars 2006
Manifestation CPE et populisme
On considère que le populisme consiste à flatter, utiliser les bas instincts, voire l’ignorance du peuple, à des fins personnelles, par exemple pour prendre le pouvoir. Lorsque je consulte certains blogs ou forums, je vois de nombreux titres de rubriques ou textes qui font référence au populisme. Pour leur majorité, ce populisme est personnifié par notre Sarko national. Il faut donc lutter contre Sarko. CQFD.
L’exemple du CPE et des manifestations qu’il va engendrer dans quelques heures me semble entrer dans le cadre du populisme. Car qui manifeste contre le CPE ? D’abord les syndicats dont c’est la mission quasi divine de défendre tout ce qui pourrait toucher à l’existant (cf. notre familier cliquet), même si cela est susceptible de créer des emplois. De plus, n’oublions pas qu’un salarié satisfait ne fait pas forcément un bon futur syndiqué (voir à ce sujet l’apparition depuis quelques années des grèves dans le secteur informatique, après 15 années d’âge d’or sans vagues). Que deviendraient nos armées de syndicalistes si tout le monde se trouvait repu ? Il faut perpétuellement convaincre le chaland que vraiment, il se fait arnaquer par ses gouvernants. Ensuite, des étudiants. Beaucoup n’ont jamais été réellement confrontés au monde du travail, mais ils savent quand même mieux que quiconque ce qu’il faut faire pour créer des emplois et les faire se rencontrer avec les hommes et femmes adéquats et formés à cet effet : bloquer les amphis et empêcher les cours. Enfin des lycéens, certes braves et sympathiques, mais encore moins compétents que les précédents sur ce sujet.
Réveiller les lycéens et les étudiants pour les envoyer dans la rue n’est pas difficile. Quelques mots suffisent. Au hasard : Sarko (succès garanti à 95%), précarité (80%), fichage (95%), jetable (85%), sélection (85%), rémunération au mérite (80%), etc... Petite parenthèse : il est particulièrement choquant que le terme "esclavage" ait été utilisé pour le CPE et j'aimerais un jour que des hommes et des femmes qui ont connu l'esclavage et le départ de l'île de Gorée à l'époque de la traite des noirs puissent revenir de l'au delà et expliquer à certains rédacteurs de slogans et de bannières ce que c'est vraiment que l'esclavage... Fin de la parenthèse. Libé a d’ailleurs fourni un bon exemple de ce type de manipulation la semaine dernière en faisant sa « une » au sujet du rapport de l’INSERM, dans un article qui pourrait être montré en exemple dans les écoles : on avait le mot « Fichage » apparaissant en « une », « Sarko » un peu au-dessous, puis plusieurs pages d’articles dans lesquels on ne parlait ni du fameux carnet de fichage (en quoi consiste t-il ? qu’y a t-il dedans ? tout simplement : existe t-il ?), ni de ce qu’allait faire le gouvernement (alias Sarko) à ce sujet (quel domaine d’application ? Quel délai de mise en œuvre ?) : un chef d’œuvre de désinformation avec les 2 gros hameçons (Fichage + Sarko) pour réveiller les derniers endormis qui auraient oublié la manifestation du 7 mars. Soyons clairs : je n’affirme pas qu’aucune réflexion du gouvernement n’ait existé sur ce sujet, je ne parle que du contenu de l’article par rapport à la « une » de la première page.
Tout ça pour dire que le populisme est omniprésent, et pas seulement là où il est de bon ton de le situer.
05 mars 2006
Pénal contre bon sens
Une des plaies actuelles, qui se répand de plus en plus comme un réflexe, importée de nos voisins américains, est la judiciarisation de la société. Pour un oui ou pour un non, pour un mot de travers, le moindre petit aléa est analysé comme une opportunité de gain. Avant, on faisait des procès pour des choses qui, si l’on peut dire, en valaient la peine, maintenant, aucune limite ne fait peur et on est prêt à chercher des poux à son médecin, l’instituteur ou le professeur de ses enfants, son voisin, son constructeur automobile, voire même son banquier, si les placements souscrits se sont révélés en deçà des attentes. Et là tous les coups sont permis. La mauvaise foi se cultive et est sans limite. Certains y ont trouvé une nouvelle source de profits, et un certain nombre d’avocats se sont spécialisés dans ces affaires. Vos placements ont perdu 30% ? Pas de problème, affirmez mordicus que l’on ne vous a jamais envoyé la notice d’information indiquant que ce placement n’était pas garanti (ce que vous saviez depuis le premier jour bien sûr), ou que vous n’avez jamais eu les conditions générales et/ou particulières, et demandez au banquier ou à l’assureur le remboursement des primes. Votre belle mère est restée sur le billard après une opération de chirurgie esthétique ? Deux bonnes nouvelles valant mieux qu’une, assignez illico le chirurgien et l’hôpital et réclamez des indemnités, peut-être gagnerez-vous le beurre et l’argent du beurre ! Vous êtes flashés en trombe à 250 km/h sur l’autoroute ? Pas de problème, soutenez que l’unité de vitesse n’apparaissant pas sur les panneaux de limitation, vous pensiez de bonne foi que celle-ci était indiquée en mètres par seconde (et comme chacun sait, 130 m/s équivalent à 468 km/h), et que donc vous pensiez être bien en dessous de la limite autorisée ! Votre enfant s’est blessé en tombant dans l’escalier de l’école ? Attaquez en justice l’instituteur ou le directeur de l’école pour négligence, même si votre enfant, caractériel et toujours très turbulent, rendait chèvre tout le personnel qui s’en occupait cependant avec un dévouement sans borne. Etc, etc, etc…
On retrouve comme d’habitude les dérives du remède qui ne doit pas être pire que le mal. Que chacun puisse défendre ses droits, c’est normal et une excellente chose à encourager et développer. Mais si le bon sens se perd, que l’appât du gain le plus sordide surgit à chaque occasion, cela peut mener à l’effet inverse de celui escompté. Après tout cela, comment voulez-vous que des initiatives se créent ? Que des professionnels vous fassent prendre des risques, même infimes, dans votre intérêt ? Pourquoi voulez-vous que des bénévoles montent des projets ou s’occupent de vos enfants ? Que des professeurs organisent des sorties de classe et des voyages ? A la responsabilité « normale » s’est adjointe la responsabilité pénale. Au moindre faux pas, on ne vous fera pas de cadeaux, pire, on se ruera sur votre dépouille pour vous faire les poches. Pourquoi donc prendre le risque de consacrer du temps et de l’énergie à une action dans laquelle vous risquez gros et avez tout à perdre ? Ces nouveaux comportements tuent les initiatives, les questions d’assurance prennent le pas sur toutes les autres considérations, quiconque, qu’il soit particulier ou association, collectivité, état, ne veut plus prendre de risques inutiles. C’est une véritable plaie actuelle, qui de plus engorge inutilement nos tribunaux car il existe d’autres affaires justifiées qui attendent pendant ce temps.
Une fois de plus, on s’aperçoit qu’il ne suffit pas de donner à tous l’accès à tout (en l’occurrence l’accès aux droits) pour que la machine fonctionne bien. Un apprentissage est nécessaire, c’est la notion concomitante de devoir. Connaître ses droits personnels est une chose, en mesurer les conséquences sur la collectivité et les exercer en est une autre et demande à la fois maturité et civisme. Le manque de maturité entraîne l’exercice de droits qui ne font que sanctionner des initiatives le plus souvent louables (mais où le risque zéro n’existe pas), tandis que le manque de civisme utilise sa connaissance des rouages judiciaires pour en détourner le sens et transformer chaque occasion qui se présente en source de profit.